Q comme... Quidam

 



Puisque dans notre famille, nous n'avons jamais croisé de quincailler susceptible d'illustrer cette lettre Q, alors j'écris cette chronique pour tous ceux qui dans notre arbre, restent des anonymes, pour lesquels les curés, les officiers d'état civil, n'ont rien retenu d'eux, n'ont pas pris le soin de transmettre quoi que ce soit, pas même un métier, un état, une origine, quoi que ce soit, qui pût leur donner le minimum auquel chacun peut aspirer, au-delà d'un nom et d'un prénom, une identité. Une foule d'anonymes, aux destins pourtant réels, même méconnus.

Dans le souvenir de la famille, pas de roi, pas même de prince, pas de grand politicien, de grand écrivain, de découvreur scientifique, qui aurait pu laisser son nom à une place, une rue, ni même à un simple routin dans un coin de village.

On racontait dans la famille que, depuis toujours, nous étions des quidams. Le mot flottait entre les générations comme un héritage dont personne ne savait vraiment que faire : un souffle un peu fataliste, un clin d’œil un peu ironique. L'arrière-grand-père le disait en haussant les épaules, le grand-père en riant doucement, le père en soupirant. Moi-même, j’ai grandi avec cette idée que nous étions de ces silhouettes qui passent dans la rue sans qu’on les remarque, de ceux dont le nom ne s’inscrit jamais sur les plaques commémoratives.

Dans la famille, il y avait des albums remplis de visages sérieux, mal cadrés, parfois flous, comme s’ils avaient eux-mêmes hésité à se laisser photographier. Pas de dates glorieuses, pas de récits héroïques, seulement des anecdotes de pluie, de boulots ordinaires, et de repas partagés. À chaque page, se retrouvait ce même air tranquille : celui de gens qui ne laissent pas de trace dans l’Histoire, mais qui la traversent discrètement, presque en retenant leur souffle.

La chanson écrite en 1958 par Guy Béart, s'appliquait à la famille comme le gant à la main du cocher :

Ecoutez l'histoire à coup sûr obscure
D'un pauvre quidam et de ses tourments
Tout ce qu'il subit comme mésaventure
Pour connaitre enfin la gloire du moment

Il était simple quidam
Son père était quidam
Son frère était quidam
Et lui était quidam aussi

Avec le temps, j’ai compris que la transmission n’était pas seulement celle d’une condition, mais celle d’un regard. Dans notre lignée, on apprenait à accepter l’effacement, à reconnaître la beauté discrète du second plan. À se tenir en retrait sans amertume. À vivre sans être vus.

Et pourtant, depuis que je me suis plongé dans la généalogie, chaque fois que je feuillette encore l’album, je ressens une drôle de fierté, non pas celle de descendre d’illustres ancêtres, mais celle de sentir, derrière chaque visage, chaque nom, une existence fragile, ordinaire et pourtant entière. Une suite de vies minuscules, tenues ensemble par cette même phrase murmurée à travers le temps : " Nous ne sommes personne d’important, mais nous avons compté "...

Alors désormais pour moi, faire des recherches généalogiques, ne peut se limiter à empiler des noms dans un arbre, à les considérer avec la fierté de celui qui a pu en rassembler un nombre si grand qu'il ne peut les compter.

Aujourd'hui je préfère les imaginer dans leur vie quotidienne, les raconter, décrire leur vie comme elle était possiblement, et même encore mieux, plausiblement. Peut-être que c’est justement ça, notre héritage : offrir au monde la discrète persistance de ceux qu’on ne remarque pas.

Une lignée de quidams, oui. Mais vivants, présents, et silencieusement têtus. Et qui se racontent, pour sortir précisément de cette condition de simple quidam.

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