Y, comme... 

Y a aussi des bateliers sur la Vienne

 



Vers 1760, le petit village de Mazerolles, dans le marquisat de Lussac-les-Châteaux, vivait au rythme de la Vienne. Il s'y était développé au début du XVIIIe siècle, une acticité importante de batellerie.

Chaque matin, on voyait dans le hameau du Pont, au bord de la rivière, s’affairer les hommes du port, silhouettes sombres avançant entre les gabarres tirées sur la grève.

Parmi eux, Bernard Simonnet était l’un des plus respectés. Fils et petit-fils de gens d’eau, il avait appris la rivière en même temps qu'il avait appris à marcher. Sa voix grave résonnait, donnant les ordres, lançant les cordages, vérifiant la cargaison. À ses côtés travaillait son frère Joseph, plus jeune, solide, toujours prompt à grimper sur les bordages pour régler une voile ou pousser la bourde d’un coup sec, cette longue perche qui permet de corriger la direction du bateau. Ils avaient hérité leur gabarre de leur père Louis Simonnet (1688-1752), un vaillant batelier avant eux, décédé quelques années plus tôt.

La petite équipe des Simonnet ne suffisait pourtant pas toujours à remplir les commandes des marchands de Lussac, de Verrières ou de Montmorillon. Aussi collaboraient-ils régulièrement avec les frères Rouil, Jean et Jacques, bateliers de caractère, réputés pour leur habileté à franchir les pertuis des moulins sans heurter les piles, eux aussi héritiers d'une lignée de bateliers de la Vienne. Les Rouil avaient une façon de lire le courant que tous admiraient : un simple plissement d’eau, un remous à peine visible, et ils savaient déjà comment ajuster la trajectoire.

À eux quatre s’ajoutait souvent Jacques François Montat, le beau-frère des Rouil, lui aussi un homme de la rivière, un peu taciturne, mais d’une endurance remarquable. Montat parlait peu, mais lorsqu’il prenait la bourde, chacun savait que le bateau filerait droit, même dans les eaux capricieuses de la rive gauche.

Les journées commençaient toujours sur la grève de Mazerolles. Les cargaisons devaient descendre la rivière en direction de Chauvigny, Bonneuil-Matours, Vouneuil-sur-Vienne  ou Châtellerault, alors la tête de pont de toute la batellerie sur la Vienne. Parfois jusqu'à Poitiers en remontant le Clain à partir de Cenon.

Le chargement variait selon les saisons : le bois de chauffage ou le charbon de bois, produit dans les bois de la Contrie, les douelles pour les tonneliers de Neuville, les meules de pierre pour les meuniers des nombreux moulins implantés sur le cours de la Vienne, les ballots de laine des moutonniers de Montmorillon pour les filatures de Châtellerault, des marchandises que leur apportait parfois Michel Ferré, le voiturier de Vivonne (cf lettre V comme... Voiturier)... Les hommes chargeaient la gabare avec soin, répartissant le poids pour que l’embarcation ne tire ni trop d’un bord ni trop de l’autre.

Quand enfin le bateau glissait sur l’eau, la Vienne devenait leur domaine. Bernard Simonnet menait la manœuvre depuis l’arrière, une main sur la barre, l’autre sur la corde du gouvernail. Joseph Simonnet et Jacques Rouil se tenaient à l’avant, bourdes en main pour sonder les fonds, repousser un banc de sable, corriger une dérive brutale. Jean Rouil surveillait la berge, cherchant les signes d’un passage resserré. Montat, quant à lui, alternait entre l’avant et l’arrière selon les besoins, silencieux mais indispensable.

La descente était souvent rapide, presque joyeuse, portée par le courant. La remontée, en revanche, n’appartenait qu’aux hommes patients, aux reins solides. Alors, les bateliers tiraient la gabare à la corde, avançant pas à pas depuis le chemin de halage. Les journées s’étiraient, entre vent de face et pierres glissantes, et les conversations se faisaient rares : seule comptait l’endurance.

Au retour, parfois après deux ou trois jours de navigation, quand le soleil disparaissait derrière les collines, les bateliers regagnaient Mazerolles. Les femmes attendaient à la porte des maisons basses, les enfants accouraient pour aider à ranger les cordages.

Le soir à la veillée, dans le cabaret de Jean Regnault et de son épouse Marie Anne Garant, on parlait des crues, des contrats passés, de la prochaine remontée vers Confolens ou Limoges. Bernard racontait les dangers du pertuis de Civaux, Joseph riait en mimant un des Rouil  manquant de tomber à l’eau, Montat hochait la tête avec son éternel demi-sourire.

Ainsi allaient les jours des bateliers de la Vienne. Un métier rude, risqué, mais essentiel, où la solidarité comptait autant que la force, et où les noms de Simonnet, Rouil et Montat résonnaient avec respect sur toute la rive du marquisat.

Jacques François Montat est le beau-père de Joseph Delage, le forgeron de Mazerolles (cf la lettre F comme... Forgeron).

Bernard Simonnet n'est pas un ascendant direct. Il figure dans notre arbre parce que sa fille Marie Anne a épousé Pierre Delage, le frère de notre aïeul François Delage.

Bernard est né en 1717 chez le batelier Louis Simonnet et sa femme Marie Lhuillier.

En 1743 il a épousé Sylvine Mesmin, la fille de Louis Mesmin et Fleurance Renard, une famille de laboureurs de Moussac, un village riverain lui aussi de la Vienne, à trois lieues en amont de Mazerolles.

Ensemble, ils auront neuf enfants entre 1744 et 1764, dont cinq décèderont en bas âge. Leur fille Marie Anne qui a épousé Pierre Delage est l'aînée de la fratrie. C'est leur fils Jacques, né en 1748 qui reprendra la gabare et poursuivra la tradition familiale de la batellerie.

Bernard décède en 1785 au village du Pont de Mazerolles, à l'âge de 68 ans. Sylvine Mesmin son épouse, le suivra en 1788 à l'âge de 70 ans.

 



 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

René CHAIGNEAU, un homme d'engagement