X comme... Xylologue

du grec Xylos (le bois) et Logos (le discours, la science), le connaisseur du bois

 



 

Assurément, le menuisier du village de Chazais, dans la paroisse de Saint-Christophe-sur-Roc, était un xylologue averti, même s'il ne se serait sans doute pas reconnu dans ce terme si savant. Il avait appris à discerner au premier coup d'œil les essences, sur pied ou en planches, il en connaissait les caractéristiques, les usages, et savait en parler comme personne.

En cette matinée d'hiver 1702, lorsque Charles Métayer poussa la porte de son vieil atelier de Saint-Christophe-sur-Roc, l’odeur du bois qui l’accueillit était celle d’un sanctuaire : un mélange discret de chêne fraîchement équarri, de châtaignier séché à point, et de noyer dont la senteur douce et profonde semblait emplir l’air comme un encens silencieux. Des pièces de bois qu'il possédait pour certaines depuis des années.

Charles en effet était un menuisier très expérimenté. Il approchait alors de l'âge respectable de 68 ans, celui où l'on sait que l'urgence est là désormais pour accomplir ce qui vous tient à cœur.

Charles n’était pas seulement menuisier : il était connaisseur du bois, presque guérisseur de matière vivante. Rien qu’en posant la main sur une planche, il savait la saison où l’arbre avait été abattu, la terre qui l'avait nourri, presque le nom du scieur de long qui l'avait débité, et en tout cas, ce qu’il pouvait en tirer.

Ce matin-là, il s’attelait à la fabrication d’une nouvelle porte pour la maison de son vieil ami, Louis Huton, le mercier du bourg. Il le connaissait depuis de si longues années, qu'il n'avait pu lui refuser ce service.

Il avait choisi du chêne du bocage, solide, serré, taillé dans le cœur d’un tronc qu’il connaissait bien.

"- Celui-là, murmura-t-il en caressant la pièce, il tiendra plus d’un siècle, même sous la pluie d’ouest." Pour les montants intérieurs, il préféra le châtaignier, plus léger et docile, excellent pour les assemblages en tenons et mortaises.

Il saisit sa varlope, longue et lisse comme un galet usé par la mer. Il la poussa d’un geste sûr, et les copeaux s’enroulèrent en spirales blondes, tombant sur le sol comme des morceaux de soleil. Le bruit sourd et régulier de l’outil emplissait l’atelier, se mêlant au pépiement des moineaux abrités sous le toit.

Vint ensuite le trusquin, qu’il régla avec minutie pour tracer le guide parfait de ses assemblages. Charles travaillait lentement, mais chaque ligne, chaque coup de ciseau, portait sa signature. Il prit son ciseau à bois, qu’il affûtait chaque soir comme d’autres poliraient une lame de sabre, et entama le logement du futur tenon. Les fibres du chêne résistaient juste ce qu’il fallait, preuve de leur qualité.

Sur un autre établi, un bloc de noyer attendait sa touche. C’était pour un coffre, qu’il préparait en secret pour sa fille Magdelaine. Son mariage avec son promis, le jeune laboureur Jean Rossard, était prévu pour le mois prochain, il n'avait plus trop de temps à perdre... Le noyer, il le réservait aux œuvres délicates : il en aimait la chaleur, la douceur sous le pouce, et les veinures qui semblaient dessiner des chemins mystérieux. Il allait le travailler au rabot, pour obtenir des surfaces nettes et presque satinées.

Vers le milieu de la journée, Charles s’interrompit pour passer la main dans ses copeaux, comme s’il mesurait le temps passé à leur épaisseur. Puis il reprit son maillet, dont la tête de buis poli brillait comme une pierre ambrée, et frappa doucement les ciseaux afin de parfaire l’emboîtement de la porte.

Chaque outil avait sa place et son histoire : la scie avait été forgée à Saint-Maixent, la varlope avait appartenu déjà à son père, le trusquin était de sa propre fabrication. Ensemble, ils formaient une famille de fer et de bois dont il connaissait chaque humeur.

Quand le soir tomba, la nouvelle porte se tenait presque achevée contre le mur, droite, solide, prête à affronter des décennies de vent poitevin. Charles Métayer s’arrêta un instant pour la contempler. Ce n’était pas seulement un ouvrage : c’était une conversation entre lui et les arbres du pays, une alliance que seuls les menuisiers savaient faire parler.

Il referma l’atelier. À travers la pénombre, la senteur des essences veillait encore, comme un héritage immobile. En quittant les lieux, Charles sourit : demain, d’autres bois l’attendaient, et lui seul savait ce qu’ils deviendraient entre ses mains.

Charles Métayer est né vers 1634 à Chazais, au domicile d'Abraham Métayer et Anne Cosson. Il est né dans une famille protestante, et a été baptisé par un pasteur lors des réunions de prière au désert, dont les registres n'ont pas été conservés.

En 1671 il a épousé Jeanne Fournier, la fille de Jacques Fournier et Jeanne Grousset, toujours dans la religion protestante, après un contrat de mariage enregistré par Maître Pillot, notaire du bourg de Saint-Christophe-sur-Roc.

Ils auront sept enfants entre 1672 et 1689. Les quatre premiers, François, Magdelaine, Jeanne et Louise, seront baptisés au désert par les pasteurs protestants.

En 1681, la famille a subi, comme tous les protestants de cette région du Poitou, les dragonnades imposées par le roi Louis XIV, pour les convertir de force à la religion catholique. Jeanne a dû aller abjurer le 13 septembre 1681. Charles a dû se résoudre à en faire autant, avec ses quatre enfants d'alors, la baïonnette dans le dos, le 03 décembre suivant...

Et donc les trois enfants suivants, Louis, Charles et Jeanne, seront baptisés à l'église catholique.

Charles est décédé en octobre 1710, il a donc eu largement le temps de finir le coffre pour le mariage de Magdelaine... il avait alors 76 ans. Jeanne lui a survécu jusqu'en 1720, elle avait 73 ans.

Charles Métayer et Jeanne Fournier sont au sommet de trois branches distinctes de notre arbre généalogique, trois de leurs enfants étant nos aïeux, François et Magdelaine par deux branches de la famille Clisson, et Louise par une branche de la famille Elie. C'est ce qu'on appelle en généalogie, un implexe. Et celui-ci est particulièrement généreux.

 



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