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comme... Zou !, on termine avec le Charbonnier
En
cette belle matinée de l'été 1760, Louis Dupuy quitta sa chaumine du hameau de Chanteloup, dans
la paroisse de Mazerolles. Le
soleil d’été envahissait le chemin entre les haies vives du chemin de la Tuilerie.
Sur son dos, il portait sa hache, son grattoir, et un sac de toile contenant une
miche de pain, quelques navets cuits, quelques oignons et une outre d’eau
claire.
Aujourd’hui,
comme tous les jours de la saison, il devait rejoindre les bois de la Contrie, là où s’élevait sa grande meule
qu’il surveillait depuis déjà quatre jours.
Louis
était charbonnier. Un métier rude, souvent méprisé par ceux des bourgs, mais
indispensable aux forgerons, aux maréchaux-ferrants et aux petites fonderies du
pays. Dans ces bois touffus, il trouvait une solitude familière, presque
fraternelle : le craquement des branches, l’odeur de terre humide, le souffle
régulier du vent lui tenaient lieu de compagnons.
Arrivé
à la clairière de la Contrie, il découvrit la meule telle qu’il l’avait laissée
: un large dôme de bûches parfaitement serrées, couvert d’une couche de terre
sombre que striaient des rigoles d’aération. Une fumée bleutée s’en échappait,
signe que la combustion sourde se poursuivait sans s’emballer.
Louis
posa son sac, passa la main sur la surface tiède. " Elle tient bon ", murmura-t-il.
Il
fit lentement le tour de l’ouvrage, ouvrant de temps à autre de petites gueules
d’air avec son bâton, puis les refermant si le souffle devenait trop vif. Le
charbonnier devait sans cesse veiller à ce délicat équilibre : trop d’air et le
feu brûlait trop vite, réduisant tout en cendres, pas assez et la meule
s’éteignait, ruinant des jours de travail.
A
partir d'aujourd'hui, il allait rester à côté de la meule nuit et jour, jusqu'à
ce qu'il puisse récolter son or noir, pas question de risquer de laisser
s'emballer le feu et de tout perdre si près du but.
Le
soleil monta, puis déclina. Comme à l’accoutumée, Louis passa la journée dans
un ballet silencieux : vérifier la fumée, écouter le ronflement sourd sous la
terre, ajuster une ouverture, recaler une motte. Assis sur une souche, il
mangea son pain en observant la forêt comme on écoute un vieil ami.
Dans
ces moments immobiles, il pensait à sa femme, Marguerite Desioux, restée au village,
à ses enfants qui l’attendraient jusqu'à son retour, à leur futur, à la récolte
de seigle aussi, dont allait dépendre leur hiver, si la vente du charbon ne
suffisait pas.
Mais
il pensait aussi à la meule, toujours à la meule. Un charbonnier ne devait
jamais s’en éloigner trop longtemps.
À
la tombée du soir, une brise légère fit bruire les feuilles. La fumée changea
d’odeur : plus âcre, plus sèche. Louis se leva aussitôt. D’un geste sûr, il
ajusta une à une les prises d’air, refermant certaines, ouvrant d’autres. La
meule s’affaissait légèrement : elle approchait de la bonne cuisson. Encore
deux jours, pensa-t-il, et il pourra l’ouvrir.
La
nuit venue, il alluma son petit feu de camp, un feu clair, bien séparé de la
meule, juste assez pour le réchauffer. Il s’adossa à un tronc, les yeux
mi-clos, mais l’oreille en éveil. Le charbonnier dormait par fragments, jamais
vraiment profondément. La forêt, elle, ne dormait pas : elle chuchotait,
craquait, respirait autour de lui.
Au
milieu de la nuit, un bruit sec, un affaissement trop brutal. Louis bondit,
prit sa lanterne et courut vers la meule. Une ouverture s’était creusée,
laissant entrer trop d’air. Il colmata rapidement la brèche avec de la terre
froide et des feuilles, puis tapa du pied le pourtour pour tasser l’ensemble.
Quelques minutes plus tard, la fumée reprit sa lente respiration régulière.
Le
danger écarté, Louis sourit malgré la fatigue. C’était cela, son métier :
veiller, comprendre, sentir la forêt et le feu mieux que les hommes eux-mêmes.
Un art patient, humble, que peu savaient bien pratiquer.
Quand
l’aube blanchit les lisières, Louis s’étira longuement. Il n’avait dormi qu’une
poignée d’heures, mais la meule tenait. Bientôt, il en retirerait un charbon
léger, pur, que l’on paierait, espérait-il, à bon prix
Il
ramassa sa hache et son sac, prêt à une nouvelle journée d’attention et de
gestes précis. Dans la lumière neuve, la fumée montait droit au ciel comme une
prière silencieuse.
Louis
Dupuy, charbonnier de la Contrie, reprit son labeur. Et la forêt, complice
ancienne, l’accompagnait.
Deux
jours étaient passés dans la forêt de la Contrie. Deux jours de veille
patiente, de gestes répétés, de fumées observées comme on lit un langage
invisible.
Louis Dupuy connaissait maintenant le moindre souffle de sa meule. Elle s’était
affaissée juste ce qu’il fallait, sa respiration interne devenue lente,
profonde, régulière. Le charbon était prêt.
Ce
matin-là, la brume s’était faite légère et le soleil pointait déjà entre les
branches. Louis se tenait debout devant le grand dôme noirci, le visage grave
et satisfait.
"- Aujourd’hui, on t’ouvre, vieille amie",
murmura-t-il.
Il
commença par dégager la terre qui recouvrait le sommet, utilisant le grattoir
avec prudence. À mesure qu’il retirait la couche de terre froide, un souffle
chaud s’en échappait, chargé d’une odeur âcre et douce, celle du bois devenu
charbon.
La fumée blanchâtre, longtemps contenue, s’éleva d’un jet plus vif, comme un
soupir libéré.
Les
premiers morceaux apparurent : des blocs légers, brillants, craquants sous ses
doigts.
Louis les prit délicatement et les posa sur une toile étendue plus loin, sur un
sol dégagé. Un sourire discret creusa sa joue. "- Belle cuisson… très belle cuisson."
Alors
commença le travail le plus long : démeuler.
À force
de gestes précis, il ouvrait la meule par larges pans, retirant la terre,
tirant les bûches carbonisées, séparant celles trop consumées de celles
parfaitement noircies.
Chaque morceau devait être manipulé avec soin : un souffle trop brusque pouvait
rallumer des braises cachées, un panier mal posé pouvait répandre un nuage de
poussière noire qui piquait les yeux.
La
chaleur, même après des jours, restait surprenante. Par moments, Louis devait
reculer, essuyer son front, respirer un peu d’air frais avant de revenir.
La poussière de charbon se déposait sur ses bras, sa chemise, son visage, le
transformant peu à peu en silhouette d’ombre. Mais cela faisait partie du
métier. Un charbonnier sans noir sur la peau n’était pas un charbonnier,
disait-on.
Vers
midi, la meule n’était plus qu’un large cratère où de minces filaments de fumée
s’échappaient encore. Louis avait déjà rempli trois grands sacs de jute,
serrés, bien noués, prêts pour le transport.
Il
s’assit un moment sur une souche, but une gorgée d’eau, laissa ses muscles se
détendre. Dans le silence du bois, on entendait seulement le froufrou des
feuilles, le piaillement d’un geai et, un peu plus loin, le bruit régulier du
ruisseau de Goberté.
Puis
il se leva. Il restait encore du travail.
Les
derniers blocs étaient souvent les plus capricieux. Il fallait les sortir vite,
avant qu’ils ne reprennent feu au contact de l’air. Louis les saisissait avec
une pelle courte, les déposait dans un coin pour les laisser refroidir, puis
revenait chercher d’autres morceaux, les bras couverts de charbon jusqu’aux
coudes.
Quand
enfin la meule fut entièrement vidée, il se redressa. Devant lui, au milieu de
la clairière, s’alignaient six grands sacs de charbon, gonflés, solides,
presque fiers.
Une belle fournée. L’une des meilleures qu’il avait obtenues depuis plusieurs
mois.
Le
soleil déclinait lentement. Louis rassembla ses outils, cala les sacs sous un
abri de branchages pour la nuit. Il ramena un peu de terre sur l’emplacement de
la meule, comme on referme doucement une tombe. La forêt elle-même semblait se
détendre, apaisée.
Demain,
il faudrait charger les sacs sur la charrette, prêtée par son beau-père
Guillaume Desioux, le voiturier, descendre le sentier pierreux jusqu’à Mazerolles.
Cette fournée était pour Joseph Delage, le forgeron du bourg (cf l'article F comme... Forgeron). Mais
ce soir, il ne pensait qu’à la satisfaction tranquille de la tâche accomplie.
Louis
Dupuy se rinça le visage à l’eau du ruisseau, ramassa son sac, et prit le
chemin du retour. Derrière lui, la clairière de la Contrie se retrouvait
silencieuse, marquée d’un grand cercle noir où la meule avait vécu, fumé,
respiré, puis disparu.
Dans
le ciel rosé, une fine volute semblait encore flotter. Comme le souvenir du
feu.
Louis
Dupuy est né en 1724 à Mazerolles chez René Dupuy et Marie Robuchon.
Il
a d'abord été laboureur, métier qu'il exerçait quand il s'est marié une
première fois en 1747 avec Françoise Bobin, 20 ans. Elle lui donnera un premier
enfant, une fille, Françoise, en 1749.
Hélas,
sa femme ne survivra pas à cette première et unique grossesse. Elle décède peu
de temps après, à l'âge de 22 ans.
Louis
se remarie en 1753 à Verrières avec Marguerite Desioux, 22 ans, la sœur de
notre aïeule Jeanne Desioux, la fille de nos ancêtres Guillaume Desioux le
voiturier de charbon et Marguerite Pigeaud. C'est à cette époque qu'il a changé
d'activité, pour se consacrer au charbon de bois. Marguerite Desioux lui
donnera six enfants entre 1754 et 1769.
Une
nouvelle fois, Louis va perdre son épouse. Marguerite décède peu de temps après
la naissance de sa dernière fille.
L'année
suivante, en 1770, Louis se marie une troisième fois, avec Marie Mesmin, qui
lui donnera à son tour cinq enfants entre 1772 et 1787.
Je
n'ai pas trouvé l'acte de décès de Louis Dupuy. Mais à la naissance de sa
dernière fille Marie, en mars 1787, il est indiqué qu'il était décédé. Il n'a
donc pas connu ce dernier enfant, qu'il a tout de même conçu. On peut donc
estimer son décès entre fin 1786 et début 1787, à l'âge de 53 ans.
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