S comme... Sabotier

 



 

Notre ancêtre Jean Courat est né en 1716 dans la paroisse de Marnay, dans le pays de Vivonne, au cœur du Poitou. Il est venu au monde dans les communs du château de Maugué où son père et sa mère, Pierre Courat et Marie Chaboisseau, étaient domestiques.

Lui se destinera au métier de sabotier. Un métier essentiel dans nos campagnes, où tout le monde portait sabot, les paysans, les artisans, les hommes, les femmes, les enfants. Il n'y avait guère que le curé Joussan, son vicaire messire Coindon, le seigneur de Maugué et quelques bourgeois du bourg qui ne soient pas ses clients réguliers.

Dans le village de Marnay, on disait pour plaisanter, que l’aube se levait “quand Jean Courat frappait le bois”. C’était un son familier, presque rassurant : le toc-toc régulier de sa doloire sur le billot, qui traversait les jardins encore humides de rosée.

Dans son petit atelier accolé à la maison, ça sentait toujours le hêtre fraîchement taillé. Des volutes de copeaux jonchaient le sol, de vrais rubans, légers comme des pelures de pomme. Jean choisissait son bois avec une attention presque religieuse. Du hêtre ou du bouleau, parfois de l'aulne coupé sur la rive de la Clouère.

Il tapotait chaque bille avec son renard, à l’écoute d’un son plein, sans fêlure. Un sabot raté, ça ne pardonne pas : trop sec, il casse... trop vert, il se déforme.

Il posait le bloc sur le billot, ajustait son tablier, et d’un geste sûr commençait l’ébauche. Les premiers coups de doloire étaient larges, confiants, presque musicaux. Petit à petit, sous la lame, le rondin brut prenait des airs de chaussure. Jean avait l’œil : il savait déjà, rien qu’au poids du bois, pour quel pied, pour quel voisin, ce sabot finirait par marcher.

Quand la forme extérieure lui convenait, il se saisissait de sa grande cuillère. C’était l’outil qu’il respectait le plus : lourd, courbe, exigeant. Il plantait l’extrémité dans le bois, là où il l'avait marqué à la tarière, tirait, pivotait, creusait. Le geste semblait rude, mais Jean y mettait une sorte de douceur. Pour lui, vider l’intérieur du sabot, c’était un peu “lui faire une place pour le pied du monde”, comme il le disait en riant. Sa rouanne et son bédane finiront le travail pour rectifier les parois intérieures en sortant les dernières carottes de bois.

Le soleil grimpait tranquillement, et déjà quelques villageois s’arrêtaient devant la porte ouverte. Une femme venait chercher une paire commandée la semaine dernière pendant la messe. Elle partirait sans l'essayer, elle faisait confiance à Jean, et puis il était exclu de montrer son pied nu à un homme, fût-il sabotier... Un garçon passait la tête, curieux, avec une forte envie de se rouler dans les copeaux. Un fermier discutait du bois qu’il apporterait la semaine suivante. Jean accueillait tout ce petit monde sans cesser de travailler, le verbe simple, les yeux pétillants. Il aimait son métier, mais plus encore ce lien continu avec les gens, pour lesquels il façonnait ses sabots.

Quand le père Coindon, le vicaire de Marnay, sonnait sexte à la midi, il mettait de côté l’ouvrage en cours. Les sabots du matin reposaient sur une planche, encore blanchis de fraîche coupe. Certains sécheraient plusieurs jours, d’autres recevraient un dernier coup de plane pour affiner la forme, d'autres recevront la pose d'un fer à l'avant, ils seront plus bruyants sur les cailloux du chemin, mais leur durée de vie en sera prolongée, ou encore un léger goudronnage pour les chemins détrempés.

L’après-midi après nonne, l’ombre s’étirant devant la porte, Jean reprenait son paroir, affinait une pointe, rectifiait une courbe, grattait la surface jusqu’à ce qu’elle soit douce sous les doigts. L’atelier s’emplissait d’une nouvelle pluie de copeaux, comme si le bois fondait lentement autour de lui.

Le soir venu, quand les feux s’allumaient dans les maisons de Marnay, Jean rangeait enfin ses outils. Il restait un moment debout à regarder la rangée de sabots fraîchement finis. Certains partiraient le lendemain chez les enfants du meunier, d’autres chausseraient des femmes aux champs, d’autres encore attendraient la foire du dimanche.

Et Jean souriait toujours un peu. Car tant que ses sabots continuaient de claquer sur les chemins du Poitou, tant que les gens de Marnay laissaient dans la terre la trace reconnaissable de son travail… il savait qu’il tenait encore sa place au cœur du village.

Jean Courat s'est marié en 1747 avec Renée Dardillac. Elle lui a donné trois enfants, une petite Louise en décembre 1747, qui ne survivra pas au delà de deux semaines, puis René en janvier 1751 et Jeanne en avril 1753. Renée Dardillac décède prématurément en décembre 1753, elle n'a que 26 ans.

Jean se remarie très rapidement en février 1754 avec Renée Chateigner qui lui donnera quatre autres enfants, Françoise en décembre 1754, Renée en décembre 1758, Jacques en février 1761 (de qui nous sommes les descendants) et François en mars 1764.

Jean Courat et Renée Chateigner décèdent à très peu d'intervalle, elle le 7 novembre 1769 et lui quinze jours plus tard, le 22 novembre. Elle avait 47 ans, et lui 53 ans.

 



1 Paroir sur son banc 2 Ébauche et cales 3 et 3a Tarière 4 Rouannes 5 Herminette (Essette) 6 Doloire 7 Banc pour creuser 8-9-10 cuillères de différentes tailles 11 maillet appelé renard 12 Coutre 13 Agrandissement de la cuillère




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