V
comme... Vinaigrier
Georges
Rouet est né à Poitiers en 1643, dans ce Poitiers alors encore médiéval, il a
été baptisé dans la petite église Saint Savin, entre la Cathédrale et la
Grand'Rue, bien que ses parents, Pierre Rouet et Marie Perichard, fussent en
réalité paroissiens de Sainte Radegonde, celle qu'on appelait auparavant
l'église Notre Dame Hors les Murs, dans le faubourg du Pont Joubert. Mais à
cette époque aucun baptême n'était jamais pratiqué à Sainte Radegonde qui
n'avait pas de fonts baptismaux. Il fallait aller à Saint Savin, ou plus
communément, au baptistère de Saint Jean Baptiste. Ce n'est que le 13 mai 1700
que Monseigneur Girard, évêque de Poitiers, a fait bénir les fonts baptismaux
de Sainte Radegonde par le père Vincent Mitault, curé recteur de l'église.
Chaque
matin, lorsque sonnait prime au clocher de l'église Sainte Radegonde, pour
marquer l'heure du début du travail, on entendait dans la rue du Pigeon blanc, le
pas régulier de Georges Rouet,
maître vinaigrier, résonnant contre les pavés humides. Chaque matin, il
rejoignait son échoppe, qu'il fallait traverser pour atteindre son atelier, un
vaste local aux poutres sombres que parfumaient des effluves mêlés de vin
tourné, de bois humide et d’acide naissant.
Georges
avait hérité de son père non seulement l’atelier, mais surtout ce secret
invisible qu’on nommait la mère de vinaigre,
cette matière vivante et capricieuse à laquelle il portait un respect presque
religieux. "- On ne fait pas le vinaigre",
disait-il souvent, "- C’est lui qui
se fait, et nous qui devons l’écouter."
Dans
les grands tonneaux ventrus alignés contre les murs, la fermentation suivait
son cours. Georges en soulevait régulièrement les couvercles, observant la
surface frémissante du liquide. Il reconnaissait au parfum, sans même goûter,
l’avancée de la transformation : un vin encore trop orgueilleux, une acidité
naissante, une pointe de chaleur annonçant le cœur du processus. Il ajoutait
alors, avec la précision d’un apothicaire, une louche de vin frais acheté la
veille aux vignerons du Haut-Poitou. Il achetait souvent à petits prix, des
vins à la qualité moindre, mais qui pourraient devenir un vinaigre honnête.
A
cette époque personne n'avait encore de connaissance en microbiologie, mais
Georges maîtrisait, de façon empirique, les procédés de la fermentation
acétique, même s'il ne l'aurait sans doute jamais nommée ainsi.
Chaque
tonneau avait son propre caractère : celui du fond, hérité d’un maître ancien,
donnait un vinaigre puissant et farouche, celui placé près de la fenêtre
produisait une saveur plus fine, presque fruitée. Georges les aimait comme on
aime les membres d’une famille nombreuse, chacun pour ses défauts et ses
tempéraments.
Quand
venait l’heure de soutirer le vinaigre, il ouvrait la bonde avec précaution et
laissait filer le liquide ambré dans une jarre de terre vernissée. Il le
filtrait ensuite à travers un linge de lin, qu’il changeait sans cesse, jusqu’à
obtenir une limpidité qu’il jugeait digne de porter son nom. Car sur les marchés
de Poitiers, on connaissait bien le vinaigre Rouet :
les ménagères le demandaient pour relever un plat de lentilles, les charcutiers
pour préparer leurs salaisons, et même certains apothicaires s’en procuraient
pour les remèdes contre les fièvres.
C'est
Georges qui décidait ce qu'il allait faire de son vinaigre. Le parfumerait-il à
l'ail que lui vendait Gervais Pasquier, le jardinier, le beau-père de son neveu
Louis Marsault ? Ou bien prolongerait-il la fermentation avec des herbes
médicinales ? L'adoucirait-il au miel ?
Georges
connaissait les goûts de ses clients. Son ami Isaac Texereau, le boucher
rôtisseur du faubourg du Pont Joubert, lui demandait toujours une préparation
spéciale pour ses marinades, qu'il s'est engagé à tenir secrète...
Dans
l’après-midi, lorsque le soleil frappait les vitres et éveillait dans la pièce
des éclats dorés, Georges embouteillait sa nouvelle cuvée. Il scellait chaque
flacon d’un fil de chanvre et apposait l’étiquette manuscrite portant l’année,
le tonneau d’origine et son paraphe. Puis il s’asseyait un moment sur son
tabouret de bois, les mains encore imprégnées de l’odeur acide qui ne le
quittait jamais vraiment, et contemplait ses rangées de bouteilles comme
d’autres contemplent une récolte.
La
vie n’était pas aisée, mais Georges Rouet n’aurait échangé sa place pour aucune
autre. Son métier n’avait rien de spectaculaire : il demandait patience,
humilité, obstination. Pourtant, il avait la certitude intime de transformer,
jour après jour, un vin oublié, parfois sans saveur, en un produit noble,
essentiel au quotidien de sa ville.
Et
lorsque, à la tombée du soir, il fermait les volets de son atelier, Poitiers
baignait dans une lumière douce, et l’air portait encore, presque
imperceptiblement, la trace acidulée de son labeur. Le parfum discret de son
œuvre, qui faisait de lui non seulement un artisan, mais le gardien attentif
d’une tradition dont il se savait l’héritier.
En
1672, Georges Rouet a épousé Jeanne Riffonneau. Elle lui a donné quatre
enfants, dont deux sont décédés en bas âge. Elle même n'a pas survécu à sa
quatrième grossesse, et elle est décédée en 1677, en même temps que son
quatrième enfant. Elle avait 35 ans.
Georges
s'est remarié en 1678 avec Magdelaine Marsault, la fille de nos ancêtres
Antoine Marsault et Jeanne Tranchand. Elle lui donnera dix enfants entre 1680
et 1698.
Georges
Rouet est décédé à Poitiers, dans sa paroisse Sainte Radegonde le 16 décembre
1709, il avait 66 ans.
Magdelaine
Marsault lui a survécu jusqu'en 1720, date à laquelle elle est décédée à l'âge
de 62 ans.
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