S comme... Scieur de long



 

Goutefangea n'est pas, à l'évidence, un nom d'origine poitevine. Ce nom n'existe dans aucun registre de la région avant la fin du XVIIIe siècle. C'est notre aïeul, Damien Goutefangea, qui l'a apporté avec lui dans nos contrées, dans les années 1770.

Damien est né dans le petit village de La Terrasse au milieu de la forêt, dans la paroisse d'Olmet en Auvergne, dans la province de Thiers, dans les monts du Forez, dans l'actuel Puy-de-Dôme, le 27 avril 1755. Son père Claude Goutefangea y était sabotier, comme pratiquement tous les habitants du village, qui profitaient de la grande matière première que constituait cette forêt dense qui les entourait.

Damien était l'aîné d'une grande fratrie de neuf enfants. Le travail de sabotier de son père, ne permettait plus de nourrir tout ce monde, et le métier était de moins en moins lucratif. Et puis il avait l'esprit aventureux. Alors c'est décidé, " mes chers parents, je pars ..."

Et Damien prend la route, vers les terres riches et fertiles du Poitou, où paraît-il le travail ne manque pas, une conquête de l'Ouest avant l'heure. Il traversera ainsi toute la province d'Auvergne, puis celles de la Marche, du Limousin, du Poitou, en s'arrêtant régulièrement quelques jours, dans une ferme ou dans une autre, pour se reposer et profiter de quelques repas contre un travail de journalier.

C'est à Augé que le voyage prend fin. Damien obtient d'être embauché par Monsieur De La Chaussée, le Seigneur du château de Champmargou. Il sera scieur de long.

En ce petit matin, la brume s'était glissée entre les chênes abattus la veille, et la clairière de la futaie, dans les bois de Coutard, au bord de la Ligueure, semblait encore hésiter entre la nuit et le jour. Deux hommes avançaient en silence, leurs sabots lourds de rosée. Jacques Marboeuf marchait le premier, portant sous le bras une longue corde marquée de craie, le second, Damien Goutefangea, serrait contre lui la grande scie à deux manches, au fer lustré. Dans son Auvergne natale on l'appelait la scie passe-partout , il lui avait fallu apprendre qu'ici, en Poitou, on l'appelait le godelant .

L'énorme tronc de chêne gisait devant eux. Hier déjà, on l'avait écorcé à la hache, puis tiré grâce au travail des bœufs, pour le hisser sur la chèvre, dressée sur la terre grasse, où il attendait son sort funeste, tel un condamné allongé sur l'échafaud.

Damien et Jacques avaient joué au dé la meilleure place, celle du chevrier , et c'est Jacques qui a gagné. Il grimpa donc sur la plate-forme de la chèvre, habitué qu'il était à l'équilibre précaire. D'un geste sûr, il traça avec sa corde la ligne blanche qui guiderait leur coupe, une ligne aussi droite que la prudence pouvait la vouloir.

Damien auquel le sort avait donné la place du renard , se plaça sous la chèvre, les pieds enfoncés dans la sciure humide, respirant l'odeur âcre du bois fraîchement ouvert, c'est lui qui reniflera la sciure qui lui tombera sur la tête.

Ils ne prononcèrent pas un mot. Le métier voulait que les bras parlent pour eux. Jacques saisit la poignée supérieure du godelant, Damien celle du bas, et le premier mouvement fit chanter le métal dans l'air tranquille : un long souffle grave, suivi du crissement de la lame dans le chêne.

Le godelant montait, descendait, montait encore, régulier, haletant. Jacques tirait vers lui, retenant son souffle pour garder l'alignement. Damien, en dessous, donnait l'effort le plus rude, la poudre blonde lui tombant sur les épaules, dans les cheveux, jusque dans la bouche. Il crachait parfois, mais ne s'arrêtait jamais.

Les heures passaient, mesurées par la chute lente de la sciure et par les pauses rares où Jacques s'essuyait le front du revers de la manche. Lorsque la lame atteignit la moitié de la longueur du tronc, les muscles tiraillaient, les poignets brûlaient, mais la planche se devinait déjà, fine promesse immaculée glissant hors de la masse sombre.

À midi, le soleil tombait en colonnes dorées entre les branches. Ils s'assirent un instant, partageant un quignon de pain et un peu de vin aigre dans une gourde bosselée. Ni l'un ni l'autre ne se plaignit : c'était là leur vie, dure et précise, et ils connaissaient la valeur de chaque planche tirée de leurs bras.

Lorsqu'enfin le tronc s'ouvrit dans un craquement qui résonna comme un soupir libéré, Damien émergea, couvert de poussière. Jacques descendit de son perchoir, tous deux regardant en silence leur ouvrage. Une planche parfaite, longue, lisse, vivante comme une rivière figée.

Ils échangèrent un regard bref, une fierté muette. Le jour n'était pas fini, il restait d'autres planches à tirer de cet énorme corps, d'autres arbres à apprivoiser, d'autres lignes à tracer, d'autres coupes à faire dans la grande respiration du bois. Mais déjà, dans le calme retrouvé de la clairière, le métier des scieurs de long venait d'écrire une page de plus, à la force du geste et de la patience.

Quand en 1790 Damien Goutefangea prit pour épouse Françoise Cailler, la fille du charpentier, il n'est pas certain que ce soit la qualité de ses planches et la maîtrise du scieur de long qui aient été choisies... Son compagnon et ami Jacques Marboeuf était bien sûr de la noce, et ces Messieurs Gabriel et François-Michel De La Chaussée, lui firent l'honneur d'être ses témoins, preuve du respect que Damien Goutefangea, l'Auvergnat, l'étranger, avait su inspiré chez ses maîtres.

Après son mariage, Damien a abandonné le métier de scieur de long. Depuis une quinzaine d'années il s'y usait les bras. Son beau-frère Pierre-Théodore Quinault, le mari de Suzanne, la sœur aînée de Françoise, tenancier du cabaret d'Augé ( cf mon article C comme Cabaretier ), lui proposa de venir travailler avec lui. Damien devint à son tour cabaretier.

Damien et Françoise auront deux garçons, Pierre-Baptiste en 1791 (qui malheureusement décèdera à l'âge de neuf ans) et Jean-François en 1796 (notre aïeul). Françoise décède en 1800 à l'âge de 46 ans.

Damien se remarie le 29 décembre 1800 avec Marie Marteau qui vient le rejoindre au cabaret d'Augé. Il a 45 ans, elle en a 28. Ils auront ensemble cinq enfants entre 1801 et 1813.

A partir de 1809, Damien n'est plus cabaretier mais bordier. Il a donc pris à son compte l'exploitation d'une borderie, une petite métairie.

Damien est décédé à Augé en 1828 à l'âge de 73 ans. Marie Marteau lui a survécu jusqu'en 1843, année où elle est décédée à son tour âgée de 71 ans.

 



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