U comme... Urgentiste, Chirurgien



 

 

Dans notre Poitou, au XVIIe siècle, le chirurgien était un personnage essentiel dans les villages. Quand il y en avait un... C'était un soignant un peu touche-à-tout, souvent indispensable, mais pas toujours très scientifique au sens moderne du terme. Il était plus proche d'un praticien manuel que d'un médecin universitaire. Les médecins diplômés eux, restaient surtout en ville. Le médecin de campagne apprenait son métier par apprentissage, pas vraiment de théorie, beaucoup de pratique.

René Ducarroy était de ceux-là. Né à Ménigoute en 1658, il était le fils de François Ducarroy et de Louise Delalande.

Il avait appris à saigner les gens (la saignée, le grand remède universel de l'époque), à poser les ventouses, à réduire une fracture, à suturer une vilaine plaie, parfois amputer quand ça tournait mal, éventuellement tailler une dent qui fait souffrir...

En cette soirée de 1708, l’hiver avait laissé ses ongles blancs sur les toits de Ménigoute quand la cloche à la porte de son logis tinta trois coups, secs et pressants. René Ducarroy, cinquante ans, mains larges mais précises, tablier de cuir noir encore taché d’onguent, était déjà sur le pas de sa porte. Les sabots de sa mule craquèrent sur la boue tandis qu’il rassemblait sa petite boîte d’instruments : scalpels à manche poli, pinces, rasoir, fil de lin, flacons de vinaigre, et l’étrange petit sac de plâtre et de chanvre dont il ne se séparait jamais.

On l’appelait parfois "barbier" par dérision, plus souvent "chirurgien" par respect. Pour René, ces mots ne valaient rien face à l’urgence. Ce soir-là, c’était une plainte d’enfant, cri d’effroi d’un voisin qui revenait d’un champ, et puis la phrase heurtée : "Le cheval… la charrette… le bras de Jean !" Il prit le chemin éclairé par des lanternes titubantes.

La ferme où l’on attendait René sentait la paille et le sang. Jean, le charretier, gisait sur une paillasse, son bras gauche ouvert jusqu'à l’os comme une pomme fendue. Le fermier tremblait, la femme priait à voix basse. René posa sa main sur l’épaule du blessé, composa sa voix pour masquer l’urgence intérieure et commença par demander, rapidement, ce qui avait été fait. Un serviteur avait tenté d’arrêter le flot avec un torchon. On avait déjà lié le bras au-dessus de la plaie avec une corde. Bien.

Le métier de René était de ceux où l’on ne pouvait attendre la certitude : il fallait agir. Il nettoya la plaie avec du vinaigre et de l’eau chaude, fit asseoir l’homme, retira ce qui gênait la vue et chercha l’artère profuse. Pas d’amputation si la vie pouvait être sauvée, mais pas d’hésitation si l’amputation était la seule porte de sortie. Ici, comme dans tant d’autres villages du Poitou, la route la plus sûre vers la survie passait par la décision prise au bon moment.

Il appliqua la ligature, roulée serrée autour de l’artère visible, et fit appel à la force de l’assemblée : deux voisins pour maintenir, un autre pour tenir la bougie qui jetait la lumière sur le sang. René murmura des ordres. Il sut, par la pratique, quand l’hémorragie cesserait, quand la fièvre monterait, quand l’infection sourde gagnerait. Il savait que chaque minute gagnée diminuait le risque d’un destin funeste.

Après avoir recousu les chairs avec un fil d’un lin solide, il enduisit la plaie d’une pâte d’herbes qu’on lui avait appris à préparer, millepertuis et plantain, vinaigre porté à la chaleur, un peu de résine. Une servante garda une tasse de bouillon entre ses mains tremblantes, René passa de l’état de praticien à celui d’homme du village : rassurer, promettre, prescrire un repos strict.

La nuit suivante, René ne dormit guère. Étant chirurgien de campagne, il savait que les urgences venaient comme des orages d’été, imprévues et brutales. Au petit matin, il était déjà auprès d’une parturiente dont le travail s’était embourbé. Il remit en ordre, utilisa ses doigts comme boussole, exhorta, usa de tours anciens et d’un calmant d’alcool pour que l’enfant fût tiré au terme. Il savait que parfois sa tâche consistait moins à vaincre la mort qu’à accompagner la douleur, à empêcher qu’elle devienne contagieuse, irréversible.

Les habitants de Ménigoute savaient qu’ils pouvaient infliger au chirurgien l’impolitesse d’une promesse non tenue, mais jamais le reproche d’un geste trop prompt. René Ducarroy n’était pas seulement un homme d’outils : il était l’urgentiste de la communauté, celui qui se déplaçait au cœur de la nuit, qui connaissait les heures et les corps, qui décidait vite et sauvait souvent. Ses mains, taillées à la tâche, portaient la mémoire des rafistolages d’os, des sutures mal linéaires, des veillées où l’on priait pour une fièvre tombante.

Quand enfin l’été revint, et que le charretier releva le bras d’un geste lent, plusieurs habitants vinrent le serrer, non pour la reconnaissance d’un sauvetage miraculeux, mais pour la gratitude envers un homme qui, à Ménigoute, tenait la frontière entre la vie ordinaire et l’accident : un chirurgien de campagne, urgentiste par nécessité, gardien des jours fragiles.

Vers 1680, René a épousé Jeanne Pin. Ensemble ils ont eu cinq enfants, Jacques en 1682, Jeanne (notre ancêtre) en 1683, René en 1685, Marie en 1688 et François en 1691.

Cette dernière grossesse sera fatale à Jeanne, René restera impuissant, il pouvait bien être chirurgien, il ne parviendra pas à la sauver. Elle sera inhumée en même temps qu'on baptisera le petit François (lui se consacrera plus tard au service de Dieu, en assumant le rôle de sacristain de la paroisse).

René s'est remarié en 1692 à Vautebis avec Michelle Guérin, qui lui donnera cinq autres enfants. Marie, Alexis, Simon, Jean et Magdelaine, entre 1693 et 1703. A cette époque, René assumait aussi la charge de Syndic de la paroisse de Ménigoute.

Après le décès de Michelle en 1709, il se mariera une troisième fois en 1710 avec Philippe Moussart, une veuve qui ne lui donnera pas d'autre enfant.

René décèdera à Ménigoute en 1731, à l'âge de 73 ans.

 



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