T comme... Tailleur d'habits
Dans le village de Saint-Projet, on disait que Gabriel Bonnifet savait "voir un habit avant même que le tissu ne touche sa table".
Né en 1675 au domicile de Gabriel Bonnifet et de Gabrielle Fraigneau, le petit Gabriel (il ne pouvait pas décemment hériter d'un autre prénom...) avait grandi au rythme lent du Poitou profond, entre chemins creux, haies vives et petites maisons de pierres.
Dès qu'il eut atteint un âge suffisant pour coordonner ses gestes et concentrer son regard, son père Gabriel lui a transmis son métier de tailleur d'habits. Il lui a appris la connaissance des étoffes, la technique de la coupe, l'art du montage.
Il savait distinguer la laine, le drap fin, la soie ou la serge, même si dans ce monde rural il savait qu'il aurait surtout à travailler le droguet ou la bonne grosse toile, bien solide, pour le travail des paysans. Il connaissait les coupes, et saurait sans aucun doute tailler et monter une redingote pour le bourgeois de la ville, même s'il ferait plus souvent des blouses du dimanche pour les métayers, ou des culottes de toile pour les artisans.
Lorsqu'il eut atteint l'âge de vingt ans, Gabriel était maintenant un tailleur d'habits accompli, son père approchait des 60 ans, il ne venait plus guère dans l'atelier. Il était temps pour lui de fonder une famille. Il s'est promis à Louise Magdelaine Vandier de la paroisse d'Augé. Le 22 janvier 1695, le contrat de mariage a été conclu devant Me Texier, notaire à Augé, et le 3 février, le curé Faidy d'Augé les a conjoints en mariage dans l'église Saint Grégoire.
Dans la minuscule pièce qui lui servait d'atelier, Gabriel portait une attention presque royale aux vêtements des gens du pays.
Aux premières lueurs du jour, il ouvrait ses volets sur une cour silencieuse. L'air sentait la laine humide et les feux mal éteints de la nuit. Dans l'atelier, une table de bois marquée de coups d'aiguille, une paire de ciseaux lourds dont il prenait soin, c'était l'héritage de son père, des écheveaux de fil, bruns et écrus, et ce petit tas de tissus qu'il espérait suffisant
pour les commandes du mois.
On venait de loin, depuis Chiloup ou La Grande Fougère, des métairies de la paroisse, parfois même des bourgs voisins de Saivres ou d'Augé, pour qu'il façonne un habit de fête ou remette en état un manteau qui avait déjà servi deux générations. Gabriel connaissait les familles, leurs silhouettes, leurs soucis. Il savait qu'à la mi-mars, Jean Leblanc, le maçon, viendrait pour faire réparer sa culotte de drap. Il savait aussi que Pierre Ingrand et Catherine Grousset, les jeunes fiancés du hameau de Fronton passeraient bientôt commander leurs vêtements de noces, avec dans les yeux presque la honte de devoir choisir un tissu « pas trop cher ».
Lorsque le curé Audebrand de Saint-Projet frappait à sa porte, Gabriel redressait instinctivement le dos. Les habits du prêtre exigeaient une coupe nette, un soin qu'on n'offrait pas à tout le monde. Il travaillait alors, la tête penchée, la bouche serrée, le dé poussant l'aiguille pendant des heures, pour aligner des coutures que lui seul regarderait vraiment.
Le cœur de son métier, c'était ces longues soirées où l'on entendait seulement le frottement du fil qui glisse, et le cliquetis des ciseaux sur la table. Là, sous la lueur vacillante de la chandelle, Gabriel transformait les tissus rugueux, achetés aux foires de Saint Maixent, ou spécialement fabriqués pour lui par son ami Pierre Daniaud, le tisserand de la Roussière, en habits patients, solides, silencieux, des vêtements faits pour accompagner une vie entière.
On le voyait parfois marcher dans le village pour livrer une pièce terminée. Les enfants suivaient un moment cet homme mince, un peu voûté, qui tenait son paquet sous le bras comme une chose précieuse. Il parlait peu, mais quand on l'interrogeait sur son travail, il avait toujours un sourire un peu gêné, comme s'il ne voulait pas admettre qu'il aimait profondément ce qu'il faisait.
Gabriel et Louise eurent ensemble trois enfants, Daniel en 1695, Marguerite en 1698 et Jean en 1701.
En 1704 malheureusement, Louise décéda prématurément à l'âge de 36 ans. Gabriel se remaria alors l'année suivante avec Jeanne Sicot qui lui donnera un quatrième enfant, Pierre, né en 1709.
Nous sommes des descendants de Gabriel et Louise par deux branches distinctes, qui passent par Marguerite et Jean.
Quand vint l'année 1723, Gabriel était fatigué. Sa vue baissait, ses doigts tremblaient certains matins. Pourtant, jusqu'à la fin, il continua de prendre des commandes, quitte à travailler plus lentement. Le jour où l'atelier ferma pour de bon, le village resta étonnamment silencieux, comme si chacun prenait conscience qu'il perdait bien plus qu'un simple artisan.
Aujourd'hui encore, dans les vieilles familles, on garde parfois un gilet élimé, un manteau lourd aux coutures presque invisibles, et on dit que « c'était l'ouvrage de Bonnifet ». Rien d'extraordinaire aux yeux du monde, mais pour Saint-Projet, c'était un peu de la vie même du village, cousue dans la laine.
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