T comme...
Taillandier
A Saint-Pierre-du-Chemin,
ce petit bourg du Bas Poitou vendéen, dans le baillage de la Châtaigneraie, quand
on passait devant la taillanderie d’Antoine
Delahaye, on entendait résonner un souffle régulier. Le vieux soufflet de chêne, actionné par une
tige de frêne, que son apprenti tirait d’un geste encore maladroit, ravivait la
braise et faisait monter le foyer à blanc. Une lumière rougeoyante, presque
vivante, dansait sur les murs enfumés.
En cette année 1730, à 47 ans, cela faisait maintenant
de longues années qu'Antoine était installé comme taillandier. Sa spécialité,
c'était tout ce qui taille, qui coupe, qui tranche, tous ces outils utiles au
quotidien pour presque toutes les corporations du village. Que ce soit les
paysans qui ont tous un couteau dans leur poche, une serpe pour l'élagage, une
faucille pour la moisson... les menuisiers et les tonneliers qui viennent lui
demander des lames pour leurs varlopes et leurs rabots... le boucher qui a
toujours besoin de couteaux spéciaux... ils étaient tous ses clients.
Antoine, le tablier noir de suie, déposa sur l’établi
un lourd éclat de fer brut : la pièce deviendrait bientôt une faux, un dail comme on disait dans le pays, pour honorer la commande que lui avait passée
son beau-frère, François Bodin, le métayer de la Plissonnière.
Il enfouit le métal dans le feu, observant la façon
dont il virait du rouge sombre au jaune clair.
"- Pas
encore…" murmura-t-il. Puis, lorsqu’il estima la chaleur parfaite, il
saisit la pièce avec ses pinces à bec
de cigogne et la posa sur l’enclume
bigorne.
Alors commença le vrai travail.
Les coups de marteau,
précis, presque réguliers comme un cœur battant, résonnèrent dans toute la rue.
Antoine étira le fer, le courba, affina la lame. Chaque geste était le fruit de
trente ans de métier : l’angle du poignet, la manière de laisser le marteau
rebondir, l’oreille attentive au son du métal.
Lorsque la forme voulue apparut enfin, il replongea la
lame dans le foyer avant la trempe.
Le fer incandescent, une fois plongé dans l'auge d’eau froide, cracha une
vapeur blanche et sifflante. Antoine inspecta ensuite le tranchant : trop dur,
il pourrait casser, trop tendre, il s’émousserait vite. Il le porta donc de
nouveau au feu pour le revenu,
un réchauffement léger destiné à assouplir la structure.
La pièce presque terminée, il s’installa devant sa meule à eau. Le grand disque de
pierre, entraîné par un pédalier, tournait dans un clapotis régulier. Antoine
appliqua la lame contre la pierre mouillée en mouvement, faisant naître une
pluie d’étincelles pâles. L’émouture
donnait au tranchant son mordant définitif, c’était un travail de patience, de
silence aussi, où seul le glissement du métal répondait au souffle du
taillandier.
Quand il eut terminé, il essuya la lame avec un
chiffon de lin. La lame brillait d’un bel éclat de neuf, la courbe élégante, la
pointe affûtée comme une langue de feu figée dans l’acier.
Il n’aurait su dire ce qu’il préférait : la force
brute de la forge, le chant du marteau, ou l’instant final où l’outil
émergeait, prêt pour sa vie de labeur dans les champs du Bas-Poitou.
L’apprenti revint, les bras chargés de vieux outils à
réparer : des faux tordues, des haches éclatées, des bêches au dos brisé. Antoine soupira,
mais un sourire se glissa sous sa moustache.
"- Mets les
près du foyer, drôle. Je m'en occupe dès que tu m'auras laissé boire cette
cruche d'eau fraîche."
Dans l’atelier baigné d’ombre et de braise, Antoine
Delahaye allait reprendre son éternel combat : donner forme au fer, dompter le
feu, et fournir au paysan, au charpentier ou au tonnelier, les outils sans
lesquels aucune main ne pourrait travailler la terre, le bois ou la pierre.
Antoine Delahaye est né à Saint-Pierre-du-Chemin en
1683 chez Jean Delahaye et Louise Roy.
En 1714 il a épousé Marie Jeanne Bodin, 25 ans, la jeune
sœur de notre aïeul François Bodin. Ensemble ils auront huit enfants entre 1715
et 1730.
Celle-ci décède dès 1731, à l'âge de 42 ans. Antoine
décède quant à lui en 1743, âgé de 52 ans.
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