V comme... Verdier

 



Charles Plisson est né à Sainte-Néomaye le 16 octobre 1721. Il était le fils de Louis Plisson, marchand de vinaigre, et de Magdelaine Vandier.

Charles ne poursuivra pas le commerce de son père. Il sut se faire remarquer et embaucher dans la paroisse de Breloux, par le seigneur de Boisragon, comme verdier, c'est à dire le garde particulier des terres de la châtellenie.

En ce petit matin de janvier 1764, le jour n'avait pas encore percé le voile bleu de la nuit lorsque Charles Plisson, verdier de la terre seigneuriale de Boisragon, poussa la porte de sa maisonnette. L'air était frais, chargé d'une odeur de mousse humide, et les premières lueurs de l'aube glissaient à travers les cimes des chênes qui encerclaient la paroisse de Breloux. Comme chaque matin, Charles ajusta sa longue casaque de drap vert, puis saisit son bâton ferré, le signe discret de son office, avec la plaque de laiton fixée à sa manche.

La terre de Boisragon s'étendait devant lui, vaste et silencieuse. Elle était son domaine, son fardeau parfois, mais surtout sa fierté. Depuis plus de vingt ans, il en arpentait chaque sentier, chaque clairière. Il en connaissait chaque fourré, chaque roncier, chaque source cachée. Il en appréciait les cris, ceux des geais bavards, ou des écureuils en alerte. Il savait identifier les craquements suspects du bois, qu'un braconnier trop téméraire aurait entrepris de scier au petit matin.

Ce jour-là, Charles suivit le chemin longeant la vieille chênaie de la vallée des Combes Chambeaux, un endroit où les paysans du village tentaient parfois de prendre un peu plus de fagots qu'il n'était permis. Il n'aimait guère devoir sévir contre les gens de Boisragon, il les connaissait tous, mais la terre appartenait au Seigneur, messire Louis Alexandre Chevalleau, marquis de Boisragon, et le devoir du verdier ne souffrait pas de faiblesse. Il était déjà au service de son père, le vieux Messire Alexandre. 

Un bruissement attira son attention. Pas un animal. Un homme. Charles s'avança, silencieux mais décidé. À la lisière d'un fourré, un paysan se penchait sur un tronc fraîchement abattu. Une coupe franche, récente. Le verdier s'éclaircit la gorge.

"- Eh bien, René… voilà un bien gros fagot que tu t'apprêtes à ramener chez toi", lança-t-il d'une voix posée.

Charles connaissait bien René Simonnet, le jeune laboureur. Il vivait comme lui dans le village de Boisragon, depuis deux ans, depuis qu'il était venu de Chauray pour épouser la petite Anne, la fille de son ami Jean Aubouin, ce qui incitait Charles à l'indulgence. La petite Anne, il l'avait fait sauter sur ses genoux autrefois. 

Le jeune homme sursauta, puis baissa les yeux.

"- Ma femme Anne est malade, Charles, et la petite Catherine tousse… Le froid est rude cette année".

Le verdier resta immobile et silencieux un instant. La loi était claire, mais la misère, elle, parlait un autre langage. Charles nota l'infraction dans son carnet, comme il y était obligé, puis referma le livre.

" - Je dirai au seigneur que l'arbre était pourri, bon à enlever. Veille seulement à ne pas revenir demain."

René eut un souffle tremblant, mi-reconnaissance, mi-honte, puis s'éloigna avec son chargement. Charles resta là quelques secondes, les yeux posés sur la souche fraîche. Il savait que sa clémence n'était pas éternelle, mais il savait aussi que la justice seigneuriale avait besoin, parfois, d'un peu d'humanité pour ne pas devenir cruelle.

La journée continua. Charles inspecta les bornes limitant le bois du côté de la rivière du Chambon, puis nota les dégâts causés par les derniers vents d'ouest. Il croisa un troupeau égaré, qu'il ramena vers le pâturage communal. Chaque tâche était modeste, aucune ne le rendrait célèbre, mais ensemble elles formaient la trame solide de son existence.

Le soir venu, lorsque le soleil se coucha derrière les futaies de Boisragon, Charles reprit le chemin du village. La campagne s'assombrit, mais lui n'en avait pas peur. Elle était son alliée, son confident, parfois même son juge. Et tandis qu'il regagnait sa maison, une lanterne à la main, il se dit que tant qu'il pourrait encore marcher parmi ces arbres, écouter leur murmure et protéger leur calme, la charge de verdier, avec tout ce qu'elle avait d'austère et de noble, resterait son honneur.

Charles Plisson a épousé à Breloux en 1745 Suzanne Migault, la fille de Jean Migault et de Jeanne Belin. Ces Migault là n'ont rien à voir avec notre lignée, une simple homonymie.

Ensemble ils auront dix enfants entre 1746 et 1761, dont quatre atteindront l'âge adulte. Nous descendons de leur deuxième fils, Louis-Charles, né en 1748.

Le 17 octobre 1775, la maladie va emporter le même jour son épouse Suzanne âgée de 53 ans et son plus jeune fils André, de 14 ans.

Charles quant à lui décèdera le 8 mars 1781, à 59 ans.

 



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