V
comme... Voiturier
Lui
ne sera pas meunier, c'est son frère Jean, de dix ans son aîné, qui reprendra
le moulin. Michel quant à lui, sera voiturier dans la paroisse de Vivonne.
En
ce début du XVIIIᵉ siècle, lorsque l’aube se levait sur les collines du Poitou,
on voyait souvent la silhouette massive d’une charrette descendre la route d'Aslonnes,
de Lusignan ou de Couhé : c’était celle de Michel Ferré,
voiturier à Vivonne. Les habitants du bourg connaissaient bien ce grand homme
solide, au pas régulier, toujours occupé à vérifier un attelage, à nouer une
sangle, ou à saluer quelqu’un avant de reprendre la route.
Être
voiturier, alors, ce n’était pas seulement conduire une voiture chargée de
marchandises. C’était connaître les terres, les saisons, les caprices des
chemins. Michel avait appris son métier jeune, d'abord au contact des
voituriers qui venaient prendre livraison de la farine produite par son père,
au moulin familial de Bapteresse, puis seul, avec une méthode et une patience
qui faisaient sa réputation. Sa charrette de bois clair, renforcée de ferrures,
qu’il entretenait lui-même, semblait parfois une extension de son propre corps.
La
journée commençait avant le soleil. Michel passait d’abord à l’écurie, où ses
deux chevaux l’attendaient, respirant dans l’air froid. Il leur parlait
doucement pendant qu’il ajustait les harnais. Il disait qu’un cheval qu’on
brusque vous abandonne dans la boue au premier mauvais pas.
Ensuite
venait la vérification du chargement : sacs de grains destinés aux moulins
voisins, barriques de vin de la vallée du Clain, parfois un coffre de textile
pour un marchand de Poitiers. Le tout devait être réparti avec soin, car la
route de Lusignan n’épargnait personne.
Puis
il partait. Le chemin, tantôt pierreux, tantôt englué de terre, lui dictait son
allure. Michel le connaissait par cœur : telle ornière toujours plus profonde
après l’hiver, tel tournant où le vent de mars poussait la poussière jusque
dans les yeux, tel gué qu’on ne pouvait franchir qu’à l'étiage. Sur sa route,
il croisait d’autres voituriers, certains venus d’Angoumois ou du Limousin. Ils
échangeaient nouvelles et conseils, parfois un bout de pain, toujours une
poignée de main.
Arrivé
dans un village, Michel descendait de son siège avec la même prudence qu’il
avait sur la route. Il discutait avec les aubergistes, saluait les marchands,
se renseignait sur les demandes du moment. Le voiturier était un rouage
essentiel de l’économie locale : sans lui, pas de circulation des produits, pas
de commerce florissant. Les gens l’attendaient, à la fois pour les denrées
qu’il transportait et pour les nouvelles qu’il rapportait de Poitiers ou de
Parthenay.
Le
soir venu, lorsque la charrette était délestée et que les chevaux mangeaient
leur ration d’avoine, Michel prenait enfin un moment de repos. Souvent, il
restait un instant dehors, assis sur le marchepied de sa voiture, regardant les
ombres s’allonger sur les champs. On dit qu’il aimait ce métier parce qu’il
donnait à la fois la liberté de la route et la constance des habitudes : un
mélange rare, précieux, qu’il ne retrouvait nulle part ailleurs.
Et
au matin suivant, lorsque la cloche de l’église Saint Georges sonnait prime,
Michel Ferré reprenait la route, la charrette grinçant doucement derrière lui.
Ainsi allait la vie d’un voiturier en Poitou : simple en apparence, mais faite
d’un savoir-faire patient, d’endurance et d’une connaissance intime du pays.
Grâce à des hommes comme lui, les villages vivaient, les marchés prospéraient
et les routes du XVIIIᵉ siècle, malgré leurs pièges, ne restaient jamais
silencieuses bien longtemps.
Michel
Ferré a épousé en 1729 Anne Renaudière, née en 1707 à Marigny-Chémereau.
Celle-ci s'était déjà mariée en 1727 avec François Brisson, mais celui-ci était
décédé prématurément en janvier 1728, à l'âge de 28 ans. Anne était donc une
jeune veuve de 22 ans sans enfant, lorsqu'elle a épousé Michel. Ensemble ils
auront sept enfants entre 1731 et 1747.
Nous
descendons de leur fils aîné, Jean, qui
sera meunier à son tour, comme son grand-père et son oncle, et qui aura une fin
tragique, noyé dans le Clain un jour de crue... Ce sera peut-être une autre
histoire, plus tard...
Michel
et Anne seront fusionnels jusque dans la mort. Elle décède à Vivonne le 11
février 1780, il la suit quatre jours plus tard le 15 février. Ils avaient 76
et 72 ans.
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